Exceptionnel support de fusil

Référence : 9263

Bois flotté, noir de suie,
ivoire de mammifère marin (morse, odobenus rosmarus)
Dimensions :  22.5 x 13cm
Epoque présumée : 1ère moitié du 20ème siècle
Population Inuit
District d’Ammassalik- Tasiilaq
Groenland

Provenance :
Collecté par Elias Lauf, pasteur inuit à la fin des années 1930 (1)
Collection  Lars et Jytte Soelberg, Copenhague.

Publication :
Geertsen.  Greenlandic mask,. 1994. Reproduit page. 90.

Photo de L’Expédition Française du Groenland
De gauche a droite : Michel Pérez, Freddy Matter, Paul-Emile Victor et Robert Gessain sur le “Pourquoi-Pas ?” N° inv. : 2005.8.18 – © Robert Gessain (1907-1986)

 

Ce support de fusil dénommé dans le dialecte d’Ammassalik katazip iveqa (2) est constitué de deux pièces :
– la baguette  destinée à être passée sous la courroie transversale la plus en avant du kayak taqâdâ (3) (fig 1)
– une figure humaine dénommée Uiseq (ou Uizé) (2) ou Uizerq (selon Robert Gessain) représentant un buste féminin maintenue par un tenon rectangulaire reconnaissable à son chignon haut-placé.  La chevelure peinte en noir. Les yeux représentés par des opercules d’ivoire.
Cette figure est repercée au niveau du ventre ce qui permet de passer l’extrémité de l’étui du canon d’un fusil.
La pièce était placée sur la partie avant du kayak, devant l’écran de camouflage de toile blanche (fig 2).

Nous avons peu d’information concernant ce très rare support de fusil. L’anthropologue Robert Gessain, membre de l’expédition française au Groenland, a documenté l’usage de statuettes  en bois (apparentées aux figurines magiques tupilaks) fixées sur le kayak pour servir de supports physiques afin de caler l’arme sur le pont.

Il écrit concernant ce type de support (4) « Nos informateurs eskimo ne nous ont rien dit à ce sujet. A nos questions, ils ne répondirent guère que par des sourires contraints. Nous eûmes l’impression qu’ils étaient gênés de ce que le pasteur eût pu penser de leur réponse. La dévalorisation des croyances et mythes traditionnels se faisait activement sous l’influence chrétienne. Le temps nous a manqué pour poursuivre l’enquête. Serions-nous en présence d’une représentation humaine qui aurait des correspondances dans les légendes et mythes d’Angmassalik ? Sans doute, car on trouve dans les légendes d’Angmassalik des personnages androgynes. ».
Et de poursuivre :
                « un personnage de légende, également androgyne, nous paraît présenter encore plus d’intérêt en ce qui concerne nos figurines, c’est Ukuamaq, la mère phallique, telle que nous la présente un poème que nous a aimablement signalé W. Thalbitzer (1923, p. 235) lorsque nous lui avons posé la question de la signification de la figurine androgyne des supports de fusil.
Voici ce poème et, en résumé, les explications que W. Thalbitzer a recueillies d’informateurs à Angmassalik et dans le Sud du Groenland :
 » My offspring (son) I robbed him of his wife
My offspring I made him wifeless
I have become a great hunter where the Greenland seals are lured
Right out at the lurking place farthest out at sea
The Greenland seal stabbed I there
To the mainland I brought it home « .(5)

            Les informateurs ont paraphrasé ce poème condensé en expliquant que la vieille femme se mit à vivre comme un homme, chassant le phoque en kayak et prenant sa belle-fille comme femme, utilisant comme pénis l’avant du kayak (6) (Thalbitzer 1923, p. 234, 511-514). Certaines variantes ajoutent que la grand’mère était un angakok (7)  et que la belle-fille était un phoque du Groenland transformé. »
Et de conclure :
« De cette légende, les éléments les plus importants pour notre sujet nous semblent être les suivants :
 – l’association de la virilité vis-à-vis de la femme et de la force du chasseur vis-à-vis du phoque : la mère prend à la fois la femme de son fils et les phoques, remplaçant son fils à la fois auprès de sa femme et dans son kayak. Ceci pourrait être un argument en faveur de l’analogie esquissée dans le poème  entre la femme et le phoque.

– la mère se transforme en homme en se fabriquant un pénis avec l’avant du kayak. Si l’on admet un rapport entre ces légendes de la mère phallique et chasseresse et la figurine androgyne ornant l’avant du kayak et l’extrémité de l’arme la plus puissante qu’il porte, on peut comprendre la motivation psychologique du chasseur eskimo plaçant, en un rapprochement riche de symboles, à l’avant de son kayak une figure aussi chargée de puissance.

            Il est remarquable de constater chez les Eskimo d’Angmassalik la présence d’un nouvel objet technique permettant d’adapter une arme aussi révolutionnaire que le fusil, au milieu de l’arsenal traditionnel du kayak. Il nous semble plus remarquable encore que ce support soit orné d’une figurine qui a tous les caractères d’un personnage mythique traditionnel.»

Le Musée du Quai Branly- Jacques Chirac conserve dans ses collections  neuf (8) supports de fusil complets similaires au notre représentant des femmes portant le chignon traditionnel. Tous proviennent du Musée de l’Homme et ont été collectés lors de l’Expédition Française du Groenland (1934-1935). (9)

L’arrivée du  fusil à la fin du 19ème siècle par les marchands occidentaux a profondément  bouleversé la structure même du pont du kayak, qui était initialement configurée uniquement pour le  harpon.

Le fusil, dans un premier temps était conservé à l’intérieur du kayak, entrainant souvent des accidents lors de la sortie par le trou d’homme de l’arme chargée .

La première adaptation répondant à des impératifs fonctionnels fut la réalisation d’un étui de protection de fusil, fixé devant le chasseur sur le pont du kayak  et positionné dans l’axe du kayak.
Mais tirer depuis un kayak traditionnel très étroit (souvent moins de 50 cm de large) était extrêmement dangereux. L’étui fixé dans l’axe de l’embarcation évitait les mouvements brusques et facilitait la manœuvre pour le chasseur. L’arme étant parfaitement alignée et le kayak stabilisé (10).

En plus de leur fonction mécanique, ces sculptures avaient une charge spirituelle forte, visant à accorder la protection des esprits au chasseur et à attirer le gibier (phoques, morses).

_______
Notes :

1- Elias Peter Niels Isak Lauf( 1894-1981) grandit comme fils de chasseur. A l’âge de 15 ans, il fut admis au séminaire du Groenland. Il obtint son diplôme en 1915, puis partit pour le Danemark afin de poursuivre ses études de théologie. En 1918, il retourna au Groenland et devint enseignant et catéchiste principal. Puis, en 1919, professeur au séminaire de Nuuk. En 1920 il fut nommé pasteur il s’installa à Paamiut un an plus tard. En 1931 il fut transféré à Upernavik, probablement parce que ses idées sur la modernisation étaient jugées trop radicales. Dès les années 1920, il était convaincu que le Groenland devait être représenté au Parlement danois. La première école moderne du Groenland fut créée à son initiative. En 1937, il s’installa au Groenland du Sud et devint pasteur à Qaqortoq puis au Groenland oriental, où il exerça son ministère à Ammassalik (ancien nom de Tasiilaq) jusqu’en 1945.

2-katazip iveqa Le premier terme est le génitif du mot désignant le fusil. Nous ne connaissons pas l’étymologie du second terme qui pourrait signifier « support ». Giulia Bogliolo Bruna dans son livre Les objets  messagers de la pensée Inuit page 75 parle du nom uiseq (ou uizé) en désignant les représentations sculptées de figures androgynes  au chignon de femme et à l’énorme sexe masculin (peut être faisant référence à la baguette située devant le personnage) chez les Inuit d’Ammassalik. Robert Gessain parle lui de Uizerq (Uizerq, L’amant 1975). Mais d’autres prononciations diffèrent selon les lieux ou les informateurs.

 3- Le Musée du Quai Branly-Jacques Chirac a reproduit les anciennes notes du musée de l’Homme comme suit : « Support de canon de fusil constitué de 2 pièces dont l’une est destinée à être passée entre les 2 courroies de « taqa » pour maintenir la seconde de laquelle est passé le canon du fusil et qui est orné d’une figure humaine…. »
Cependant d’après le dessin de Robert Gessain (fig 2), le support de fusil est fixé avec la courroie la plus en avant du kayak dénommée taqâdâ.
Selon Paul Emile Victor, dans son livre La civilisation du phoque Edition de 1989 (p. 41 fig 35), le nom taqa est le nom vernaculaire donné aux courroies transversales qui se situent à l’avant et à l’arrière du trou d’homme.
4- Robert Gessain Figurine androgyne eskimo (support de fusil sur le kayak)
Journal de la Société des américanistes. Tome 43. 1954, p.214.
5- « Mon fils, je l’ai privé de sa femme.
Mon fils, je l’ai rendu veuf.
Je suis devenu un grand chasseur là où les phoques du Groenland sont attirés,
Tout au large, dans le repaire le plus éloigné en mer.
C’est là que j’ai poignardé le phoque du Groenland,
Et je l’ai ramené sur le continent. »

6- Il n’est pas sans intérêt de rappeler ici la présence, aux extrémités du kayak, d’une pièce d’os dont Thalbitzer (1923, p.391, fig. 97) dit : « it is in the shape of a mushroom, the upper part forming a hemispheral head surrounded by a groove. » (Il a la forme d’un champignon, dont la partie supérieure forme une tête hémisphérique entourée d’une rainure). Cette description euphémique et la figure qui l’accompagne ne laissent aucun doute sur la forme phallique de cette pièce.
7-angakok, nom donné au chamane. La faculté qu’a le chamane de changer de sexe est attestée par un grand nombre d’auteurs.

8- Numéro d’inventaire : 7.1.1934.175.2520.1-2 / 71.1934.175.2522.1-2 / 71.1934.175.2523.1-2 / 71.1934.175.2525.1-2 /    71.1934.175.2526.1-2 / 71.1934.175.2529.1-2 / 71.1934.175.2530.1-2 / 71.1934.175.2676 / 71.1934.175.3009
Au total 26 pièces, certaines incomplètes d’autres avec figures masculines.
9- Cette première mission ethnographique et scientifique française démarre sur Le Pourquoi-Pas?
du commandant Charcot qui appareille de St Malo le 10 juillet 1934.
A son bord l’ethnologue et chef de la mission Paul-Emile Victor accompagné du  médecin et anthropologue Robert Gessain, du géologue suisse Michel Perez, et du cinéaste Fred Matter –Steveniers.
Le 31 août 1934, les quatre scientifiques débarquent à Ammassalik, village faisant référence aux capelans (ammassat), poissons dont la présence annonce le retour du printemps.Un an plus tard, Charcot repasse au Groenland pour ramener au Musée d’ethnographie du Trocadéro l’équipe et ses résultats.  Une importante série de photographies ainsi qu’une moisson de près de 4 000 objets (achetés sur les deniers personnels de l’équipe ou troqués) ont été effectuées, alors que les relevés généalogiques et anthropologiques de Gessain, des listes de vocabulaire et des enregistrements sonores de chants inuit complètent l’ensemble.
10- C’est peu de temps après l’apparition du fusil importé par les européens et son usage à bord du kayak que les Inuits ont fixé une dérive sur leurs embarcations. Bien que le fusil serve à tuer ou blesser l’animal à distance, le harpon est resté indispensable. Un phoque mort se mettant rapidement à couler, le chasseur devait s’approcher immédiatement pour le harponner afin de sécuriser la carcasse

 

Figures :

Fig. 1- Paul Emile Victor & Joëlle Robert-Lamblin.,  la civilisation du phoque. Page 41 fig. 35.

 Fig. 2- Robert Gessain Figurine androgyne eskimo (support de fusil sur le kayak) Journal de la Société des américanistes Tome 43. 1954. P.208 fig. 22

Fig 3 & 4- Ib Geertsen.  Greenlandic mask. 1994. Fig. 58 & 59 Probablement d’après des dessins de Robert Gessain.

Littérature :

-Giulia Bogliolo Bruna Les objets messagers de la pensée inuit  Collection « Éthiques de la création » (Institut Charles Cros/ Harmattan) 2015
-Giulia Bogliolo Bruna Androgynes, Vénus arctiques et créatures zoo-anthropomorphes : quand le chamanisme inuit se fait objet Institut Charles Cros
-Ib Geertsen Gronlandske Masker / Greenlandic Masks. Rhodos. International Science and Art Publishers. 1981
-Robert Gessain, Inuit. Images d’Ammassalik (Groenland, 1934-1936). Préface d’Yves Coppens. Paris, La Martinière, 2007
-Robert Gessain Figurine androgyne eskimo (support de fusil sur le kayak) Journal de la Société des américanistes Tome 43. 1954, pp 207-217.
-Robert Gessain Uizerq, L’amant. Un personnage de la mythologie des Ammassalimiut (côte est du Groenland) Extrait de la Revue Objets et Mondes. Tome XV-Fasc.3- Automne 1975
-Fabrice Grognet  Robert Gessain, Inuit. Images d’Ammassalik. L’Homme Compte rendu,  n°189 année 2009. Edition EHESS. Revue française d’anthropologie.
-W. Thalbitzer, The Ammassalik Eskimo. Part II. Med. om Grônland, tome 40, pp.114-563. Kôbenhavn 1923.
-Paul Emile Victor & Joëlle Robert-Lamblin. La civilisation du phoque. Tome 1. Jeux, gestes et techniques des eskimo d’Ammassalik. Edition Armand Colin-Raymond Chabaud.1989

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