Ornement de Kayak

Référence : 5263

Ivoire de mammifère marin (morse Odobemus rosmarus)
Dimensions : Longueur : 9 cm
Epoque présumée : XVIIIe –XIXe siècle
Iles Aléoutiennes
Alaska, USA

Provenance :
Collecté lors de fouilles par les autochtones
Commerce américain
Collection privée, Montréal

 

Il arrive rarement qu’un objet sculpté n’ait d’autre fonction que de représenter un animal chassé,  à la manière d’une sculpture. En voici un exemple : il s’agit d’une figurine faisant office de charme de chasse.

Selon Roza. G. Liapunova « La chasse à la loutre de mer jouait un rôle très important dans l’économie aléoute. Un certain nombre de récits mythologiques étaient également associés à cet animal, et l’image de la loutre de mer apparaît encore plus fréquemment dans la sculpture aléoute, particulièrement sur le kayak (baidarka)1 soit à l’intérieur, soit sur le pont attachée à des bandes de fanon servant à maintenir les instruments de chasse.» (Liapunova, 1967, p. 42).

Il s’agit d’une figure communicative, représentée nageant sur le dos, les pattes avant relevées,  effleurant délicatement son visage, comme si elle mangeait ou appelait. Cette posture apparaît de manière récurrente dans les exemples aléoutes publiés et revêt une importance particulière, car l’imagerie de la loutre de mer apparaît dans des contextes à la fois fonctionnels et symboliques liés à l’équipement des kayaks.

1-  le  baidarka était le nom que lui donnaient les colons russes pour désigner un  kayak sur les iles Aléoutiennes.

L’élément le plus significatif du présent objet est la structure de suspension conservée à l’arrière et sur le côté. Cet élément fait de l’objet bien plus qu’une simple sculpture zoomorphe en ivoire : il montre visuellement comment la figure appartenait au système de fixation du baidarka.

La construction arrière n’est pas uniquement décorative : elle conserve le vocabulaire mécanique par lequel la figure de loutre de mer était fixée ou suspendue par rapport à l’équipement du kayak. On remarque une importante usure et patine concentrées dans les creux.

Parmi les nombreux exemples de telles figures conservées  dans les collections du MAE (Musée d’Anthropologie et d’Ethnographie de St Petersbourg) discutés par Liapunova, La notre ressemble particulièrement à la figure en ivoire de 7,5 cm achetée en 1881 par I. S. Poliakov sur un marché de Nagasaki avec un groupe de netsuke, décrite sous le numéro 4 dans Liapunova, 1967, p. 43, et illustrée dans la planche I, figure 9 (MAE no 162-1/19).La même planche nous montre aussi les position sur lesquelles étaient fixées la figurine sur et dans le kayak.

Liapunova décrit également « … trois figures de loutres de mer ne présentant aucun élément indiquant qu’elles aient été attachées ou suspendues à quoi que ce soit. Il s’agissait probablement de figures destinées à des usages rituels, ou de jouets, puis plus tard éventuellement destinés à l’échange ou à la vente. Ces figures de loutres de mer sont représentées de la même manière que celles décrites ci-dessus, mais de façon plus réaliste et sans éléments de stylisation » (Liapunova, p. 44, et planche III, figures 2, 3 et 4). Elles sont significativement plus grandes que les figures fixées sur le kayak et réalisées soit en ivoire  (12 et 16,8 cm ),  voir la planche ci-dessous pour ces dernières), soit en bois peint (13,7 cm).

D’autres figures de  loutres de mer aléoutes en ivoire, probablement du début du XIXe siècle sont conservées dans les collections du Musée russe d’Ethnographie (GME, nos 5546-11 à 5546-14). Elles sont illustrées dans le livre d’Elizaveta.P. Orlova, (planche 52, figures 1-4). Toutefois, très peu d’informations fiables concernant leur collecte sont disponibles.

Bien qu’identifiées correctement comme aléoutes par Elizaveta Orlova, la liste récapitulative des collections du musée (p. 36-37) indique que la collection 5546 comprenait 15 objets provenant d’« Indiens » de la côte nord-ouest de l’Amérique, et le « collecteur » n’est mentionné que comme étant le « Palais Bobrinsky » (Saint-Pétersbourg).

Les objets furent obtenus par « transfert » (en réalité probablement une confiscation) entre 1920 et 1927. Le registre indique une provenance  « inconnu » et aucune année d’entré dans le musée est mentionné.

En tant que responsable de la section ethnographique de l’« Expédition du Kamtchatka » de Ryabushinsky, Vladimir Jochelson collecta dans les îles Aléoutiennes, entre 1909 et 1910, un certain nombre de sifflets en ivoire et autres « jouets » sculptés sous forme de loutres de mer. Ceux-ci sont également illustrés par Orlova (planche 55), mais aucune information précise relative à leur collecte n’est fournie dans son inventaire récapitulatif.
Leur style et leur qualité de sculpture diffèrent sensiblement des objets du début au milieu du XIXe siècle conçus pour être fixés aux kayaks.

Les chasseurs autochtones de l’Arctique ont décrit l’utilisation d’amulettes comme celle-ci précisément pour les aider à attirer les animaux vers eux, ce que cette loutre semble faire. On remarque ici les marques circulaires et les points représentent le passage par des états de transformation ; dans l’univers chamanique des autochtones d’Alaska, on peut voir les animaux, les hommes, les poissons et les oiseaux voyager à travers des cercles concentriques. En franchissant un cercle, on se transforme en une autre créature afin de s’adapter aux particularités de la sphère suivante.

Le fait qu’il y ait sept points percés sur chaque côté  du corps de cette loutre, et  de nombreux points sur son ventre, revêt une importance supplémentaire, peut-être dans l’expression du chasseur, selon laquelle son succès dépend du soutien continu de son charme, de manière répétée, tout au long de sa vie.

La forte patine d’usure sur l’ensemble de l’objet indique que cette pièce a été utilisée pendant de très longues années.

Sélection d’autres figures aléoutes de loutres de mer
(de gauche à droite et de haut en bas)
Ancienne collection James Hooper (8,9 cm) ;
National Museum of Natural History, Smithsonian Institution, Washington DC (7 et 10 cm) ;
Musée du Quai Branly, Paris (6,8 cm) ;
Museo de América, Madrid (7 cm) ;
Ajaloomuuseum, Tallinn, Estonie (7,6 et 8,3 cm) ;
Collection Kupreianov, Landesmuseum für Kunst und Kulturgeschichte, Oldenburg.

Bibliographie
Roza G. Liapunova (1967) : *Zoomorfnaya skul’ptura aleutov* (« Sculpture zoomorphe des Aléoutes »), dans *Kul’tura i byt narodov Ameriki*, Sbornik MAE, vol. 24, p. 38–54, planches I et III.

Elizaveta P. Orlova (1899-1976), (1964) : *Chukotskaya, Koryakskaya, Eskimoskaya, Aleutskaya reznaya kost’*
(« Sculpture sur ivoire tchouktche, koriak, eskimo et aléoute »), Novossibirsk, Académie des sciences de l’URSS, branche sibérienne.

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